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samedi 1 mai 2010

Nous sommes… écrivains (2)

Déjà 4 mois de complétés, un cycle donc, une révolution du blogue sur lui-même à l’intérieur du cyberespace. Eh oui ! nous avons déjà fait le tour de nos états d’artistes et nous sommes de retour avec celui de l’écriture. Ce prochain cycle se fera sous un seul et même thème: champignon. Ceux qui nous connaissent savent que la belle saison arrivée, on s’excite à courir les sous-bois à la recherche de nos spécimens préférés… Nous avons donc décidé de multiplier notre plaisir en le transportant avec nous sur la toile.

Avant de vous présenter nos textes, nous nous devons de faire un petit retour sur l’activité précédente. Voilà ! C’est la photo 1923 de Jean-Benoît qui a remporté votre faveur avec 6 votes sur 13, une très belle photo!

Aussi, le mois passé, nous vous avions invités à répertorier les doubles-sens que nous avions glissés dans notre message. Bien que nous ayons été fort peu subtils, il semblerait que vous n’ayez pas compris… Deux personnes se sont attaquées aux photos et ont découvert le lien entre le titre 1923 de la photo gagnante et son contenu et l’arc-en-ciel caché dans l’autre photo en portant le titre. Bien ! Mais nous avions aussi pris soin de jouer avec les mots du message. Outre la grossière métaphore trop souvent utilisée mitrailler dans le sens de prendre des photos à répétition, accompagnée de armés (de l’appareil en question), vous auriez pu découvrir cliqué (comprendre vs utiliser une souris d’ordinateur) et palme (remporter la palme: gagner vs sucre de palme).

À votre question silencieuse nous répondons: oui, ça se passe toujours comme ça dans notre tête. Vous le constaterez encore une fois en lisant nos textes. C’est parti…

 

Problème à l’interne

Par Christine Turgeon

C’est assise sur la toilette, une boîte de Canesten en main, que le déclic s’est fait dans ma tête. J’allais introduire le tube de crème antifongique au moment où j’ai fait le rapprochement : vaginite, champignon, fongicide, parasite… Christophe.

Il y a trois mois, j’ai fait une rencontre catastrophique. À tous les niveaux. Un cyclone nommé Christophe. Il est entré dans ma vie de plein fouet, un soir, au bar. Trente ans, enseignant nouvellement embauché par le cégep, beau, grand, les épaules droites, la mâchoire carrée, le sourire en coin, l’œil pétillant. J’ai accepté son verre, puis son lit. Une nuit mouvementée, un réveil brutal. Il était parti. Sur l’oreiller, un mot accompagnait une petite boîte en carton blanc : « J’ai acheté ceux-là hier. Je te les donne. J’irai m’en chercher d’autres aujourd’hui. Merci pour cette nuit. Christophe. » Sur la boîte, une étiquette portant son nom, Christophe Janvier, et l’inscription traitement contre la chlamydia. Pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment eu envie de tuer. J’ai pris une douche, les comprimés et je suis partie en emportant quelques cd en guise de dédommagement.

J’ai fait le traitement et se sont ensuivies des vaginites à répétition. Ça me fait toujours ça, les antibiotiques. Jusque là, j’étais prête à assumer. Mais Christophe s’est avéré être un vrai parasite. Il a d’abord porté plainte pour le vol de cd. Puis a commencé à me harceler au travail, à la maison, partout. J’imagine qu’il a fouillé mon sac à main avant de m’abandonner à ma chlamydia ce matin-là, car je ne vois pas comment il aurait eu mes coordonnées sinon. Il reste qu’il s’est immiscé partout dans ma vie, allant même jusqu’à intégrer mon réseau social et pirater mon ordinateur.

C’est donc les fesses à l’air et le vagin en feu que j’ai finalement fait le rapprochement entre Christophe et mon infection à levures : des parasites. Et comment se débarrasse-t-on d’un champignon parasite? Avec du fongicide.

J’ai mis une culotte de coton et enfilé une jupe. Quand je suis sortie, j’ai entendu la porte claquer derrière moi. Au rayon des produits naturels, j’ai choisi le plus gros contenant de probiotiques. J’ai accompagné le tout d’une bouteille d’eau et ai immédiatement avalé deux comprimés. De retour à la maison, j’ai réfléchi à mon plan.

J’ai lancé l’ordinateur pour faire une petite recherche. J’ai déniché une recette de fongicide maison : 4 litres d’eau, 1 cuillère à table de bicarbonate de soude, 2 cuillères à table de savon à vaisselle. J’aurais beau m’en faire un gros vaporisateur, je ne viendrais pas à bout de Christophe ainsi. Toutefois, le principe m’a semblé clair : arroser de quelques actions bien ciblées diluées dans le temps.

Ma première action a été de téléphoner de façon anonyme à la patronne de Christophe pour l’avertir que celui-ci avait souffert d’une chlamydia : « Il pourra sûrement vous fournir les antibiotiques, c’est ce qu’il a fait pour moi. Vous devriez en glisser un mot à Émilie aussi, elle aimerait peut-être savoir… » Émilie, seize ans, est la jeune étudiante qu’ils ont embauchée pour classer des papiers cet été.

J’ai laissé passer un mois. À voir le regard inquisiteur de Christophe quand je le rencontrais, il était clair que mes sous-entendus avaient eu quelques répercussions. Et il avait compris que j’en étais à l’origine. Bien. Alors, je suis passée à la deuxième étape. Une journée, en fin d’après-midi, je me suis arrêtée au bureau de Christophe pour l’inviter au spectacle d’une amie. J’ai attendu que sa patronne soit à portée de voix pour ajouter : « Si tu souhaites inviter Émilie aussi, elle est la bienvenue. » Il ne s’est jamais pointé à la soirée. Il ne s’est plus jamais pointé nulle part d’ailleurs.

Je ne sais pas s’il a été viré ou s’il a simplement donné sa démission à la fin de la session, mais je n’en ai plus jamais entendu parler. Il s’est littéralement évaporé : sa page facebook a été fermée, son adresse courriel mystérieusement effacée de mes contacts… Va, crapule !

Au fait, j’ai eu l’occasion de parler avec Émilie. On s’est croisées à la pharmacie. Elle avait une boîte de Monistat en main. Je lui ai conseillé Canesten.

 

Les champions

Par Jean-Benoît Fortin

La cinquième dimension existe. Omniprésente, quelquefois latente, cachée sous sa couette, endormie, reprenant des forces, préparant à nouveau une guerre froide torride, au-delà de notre chapeau, à notre insu, sous nos pieds. On ne la prend jamais au premier degré, ni au second d’ailleurs. Que ce soit la cinquième dimension ou la guerre qu’elle apporte. On la guette, l’attend, intéressés, sans trop lui donner sens mais, elle, préfère observer ce qu’elle engendre, cette bataille d’élite, de titans, que dis-je, de champions. La température, réveillée par le printemps, si ce n’est l’inverse, stimule l’instinct indigène de toutes espèces, barbares ou nobles.

D’ailleurs, elle est revenue depuis peu, annonçant à nouveau l’épique conquête des sous-bois par les combattants de l’ombre, ignorés par tant, partout, occupés, eux, à chercher un ixième degré supplémentaire à cette dimension tempérée.

Perché, je les ai toutes vues, ces guerres sporadiques, tempérales, sempiternelles. Je survis car je l’évite en restant là, appuyé sur ma béquille, inconscriptible. Elle ne peut m’enrôler, mais je ne suis pas inutile pour autant. Je digère. Informations, situations, cellulose. Tel est mon rôle dans toute cette histoire. Je digère pour rendre accessible au prochain. Et il semblerait que ce soit vous, cette fois, étrange n’est-ce pas?

La guerre commence toujours de la même manière. Il y a le génie du combat, le cerveau des opérations, qui agit en premier. Il sait qu’il est plus facile de conquérir l’espace s’il est inoccupé. Une armée éclair, blonde ou brune, apparait en premier, milite en prenant la première place. Il a cependant un ennemi, un rival, espion. Un copieur. Flasque mime dont l’essence se résume à carburer sur les idées des autres, à les imiter. Il n’a pas grand-chose dans la cervelle si ce n’est qu’il dégage une aura plutôt dangereuse. Ces deux se font la guerre philosophique, s’entêtant à savoir qui des deux étaient là en premier. Et alors qu’ils se prennent la tête, ils laissent le champ libre à l’apparition des autres.

Ceux-là, on les entend arriver de loin. Des sirènes qui fredonnent tantôt des hydnes à l’amour, accompagné de leurs choristes chanterelles. Elles charment pour mieux se reproduire. Des succubes qui ciblent les satyres afin de faciliter leur dominance par surnombre. Elles leur font la courbe ombilicale, dansent habillées de leur jupe en plis et replis, ondulantes séductrices. Il va sans dire que ces racoleuses charnelles doivent fournir maints efforts pour se reproduire. Du vrai sport. Pour elles, l’amour est un vrai chant de bataille.

Pendant que celles-ci se prélassent dans la luxure, un autre champion tente de régner par la force du dogme, de la règle éthique stricte et ferme. On sait qu’il prépare son réseau avant d’entrer en action. Il se cache sous terre jusqu’au moment opportun. On le sait hypocrite, sournois. Alors que tout semble être sous l’emprise du chaos, il revêt sa mitre orange et proclame haut et fort son autorité. Il a eu des prédécesseurs, quinze au total. Seizième de sa lignée, le plus fort, enraciné au plus profond de ses croyances. Hypomy Seize. Voilà comment il se fait appeler.

C’est un groupe de jeunes rebelles, trainants où personne d’autre n’oserait aller, qui l’ont surnommé ainsi. Ils manifestent entre coprins, glacials gothiques échevelés, pleurant des larmes d’encre à la vue de tant de violence, insupportables, qui leur permet d’ailleurs d’être les derniers à aspirer gagner la conquête, laissant un froid cryogénique planer sur le champ de bataille.

D’ailleurs, ils sont probablement la raison qui explique la perte d’intérêt de la température. Ennuyée, elle repart, baillant, accompagnée de ses précieux degrés, mettant un terme au combat, le temps d’une sieste, le temps d’une saison. Elle laisse quelques rares individus en place, comme moi, oublié sur un tronc, ou toi, bien logé entre les plis et replis d’une femme.

Mais mieux vaut conserver le secret de notre emplacement, n’est-ce pas?

vendredi 1 janvier 2010

Nous sommes… écrivains

Notre handicap: éléments rapportés. Chacun doit composer un texte sur un sujet de son choix en y intégrant obligatoirement les quatre citations suivantes:

1) Le passé n'est qu'un essai; il ne tient qu'à nous de le retoucher pour le rendre admissible. Les souvenirs ne décèdent que lorsqu'ils n'ont plus d'avenir. (Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté)

2) Un monde entier fait en verre. Tout serait plus léger, alors. Même les paroles, et les horreurs, et même mourir. Une vie transparente. Et puis mourir avec les yeux qui peuvent regarder loin, et inspecter l'infini. (Alessandro Baricco, Châteaux de la colère)

3) On n'enseigne pas ce qu'on l'on sait ou ce que l'on croit savoir: on n'enseigne et on ne peut enseigner que ce que l'on est. (Jean Jaurès, L'Esprit du socialisme)

4) Le premier verre est aussi amer que la vie; Le deuxième est aussi doux que l'amour; Le troisième est aussi apaisant que la mort. (Proverbe arabe)

Vous avez donc jusqu’à la fin du mois pour voter pour votre texte favori. On vous révélera ensuite qui en est l’auteur.

 

TEXTE 1

Legs

Par Jean-Benoît Fortin

***

C’était toujours comme ça. Elle fumait. À chaque fois que nous faisions l’amour, elle fumait. Mais à moi, elle me l’interdisait. Il n’y avait qu’elle qui pouvait fumer au lit. Que ce soit le mien, ou le sien. Dès la première fois, elle m’avait ordonné d’éteindre ma cigarette. Ça m’avait bien fait rire, jusqu’au moment où, après l’avoir écrasée de ses propres mains, elle m’en avait demandé une autre. Juste pour elle. Mais pas mon briquet. Jamais elle n’utilisait de briquet. Seulement des allumettes. Ses allumettes.

Elle disait que j’étais trop belle pour fumer. Que mon corps, comme le sien, ne le supportait pas. Elle disait aussi que c’était parce que je fumais qu’elle m’avait trouvée belle. Mais je ne l’avais pas comprise, ni crue.

C’était à la fin du printemps, il y a trois ans. Je venais de terminer mon BAC. J’étais censée aller prendre une bière avec des amies, histoire de fêter notre victoire contre l’université. J’attendais l’autobus, une cigarette au bec, l’avenir dans les poches. Et c’est à cet instant qu’elle m’a ouvert pour la première fois une porte, me disant combien fumer ne m’allait pas.

Même insultée, je n’ai pas pu lui résister. Déjà. Elle m’avait dit de m’asseoir là, à côté d’elle. Qu’elle allait m’expliquer pourquoi fumer ne m’allait pas. Pourtant, je n’ai même pas placé un mot. Rien. Aucun indice. Elle avait su percer au travers de ma carapace sociale et lire en moi. Elle me trouvait fragile. J’étais fragile, et plus que jamais, je le suis.

À mon arrêt, j’avais décidé de son sort. Elle était folle, complètement timbrée. Pourtant, elle ne s’est pas privée de me dire que ce n’était pas le bon arrêt; que je devrais continuer, avec elle. J’ai hésité. Juste pour confirmer qu’elle était cinglée, je lui ai posé la question : « Et toi? Tu vas où? » Je n’aurais pas dû rire de sa réponse. N’importe qui aurait ri, sauf elle. Et c’est ça qui m’a fait me rasseoir. C’est ça qui m’a emmenée jusque chez elle. Jusqu’à son lit.

Elle m’avait répondu : « Moi, je vais jusqu’au bout. »

Le même soir, je lui ai posé une autre question; un peu honteuse d’avoir couché avec une femme, déjà, et en plus de m’être inconnue. C’était pourtant légitime. Pendant tout le trajet, elle m’avait parlé, m’avait fait réaliser qu’au fond, je faisais fausse route. Tout ça à cause d’une cigarette. Elle avait dit que je tentais de me cacher derrière un voile de fumée. Que j’étais transparente sans ma cigarette. Que je brillerais encore plus sans elle, que je verrais plus loin. À ma question – je m’en souviendrai toujours – elle avait répondu : «Tu pourrais avoir un monde entier fait en verre. Tout serait plus léger, alors. Même les paroles, et les horreurs, et même mourir. Une vie transparente. Et puis mourir avec les yeux qui peuvent regarder loin, et inspecter l’infini. »

C’était sa réponse. J’avais simplement demandé pourquoi elle voulait que je cesse à ce point de fumer. J’ai continué. Pour me rappeler, et me cacher surtout. Sauf lorsqu’elle était là. Sauf lorsque nous faisions l’amour. Elle fumait à ma place.

***

Je n’ai jamais rien eu. Sauf ma bouteille. Je l’ai toujours eue. Ça oui! Rien ni personne d’autre. Sauf Anne. C’était ma bouteille. Une fois, j’étais saoul. Enfin… comme à toutes les fois. Il devait faire froid cette nuit-là. Sauf qu’avec l’alcool, on sent plus vraiment l’extérieur. Ni l’intérieur d’ailleurs. Ouais, il devait faire froid parce que c’est la nuit où j’ai perdu ma main. Celle qui tenait ma bouteille. Mais j’aurais perdu plus si Anne ne me l’avait pas tendue, sa main. Pas sa bouteille.

Tsss. Elle a même pas menti. Elle a dit où elle m’avait trouvé, qui j’étais et qui elle était. Anne ne mentait pas. Ni aux autres, et surtout pas à elle. Comme j’étais sans abri, ça leur faisait pas chaud au cœur à eux, les médecins, de me soigner pour que j’aille crever au frette, dans un banc de neige, saoul comme un ivrogne. Ce que j’aurais sans doute fait d’ailleurs.

Bref, quand je me suis réveillé, j’y suis pas allé de main morte avec l’infirmière si je peux me permettre l’expression. J’ai pas cru ce qu’elle m’a raconté. Qu’une femme m’avait emmené ici et elle leur avait dit qu’elle allait s’occuper de moi s’ils me sauvaient. Elle le savait pourtant que ces foutus médecins allaient me remettre sur pattes. Sauf que personne la croyait. Mais tout le monde ment. Toujours. Sauf elle. Et souvent, la réalité est plus dure à croire que le mensonge. Ça, je l’ai compris plus tard, moi aussi.

J’y ai tellement crié après pendant le trajet de l’hôpital à chez elle. Faut dire que ça dérangeait tout le monde sauf elle. Au final, à moi aussi elle a ouvert une porte : celle de sa maison. C’était pas spécialement beau, ni spécialement propre. Mais quand il fait chaud, on n’est pas trop regardant là-dessus nous autres. Et pis, c’était pas de la chaleur comme d’habitude. Mais ça vous le savez.

Je m’étais dit que j’allais simplement en profiter. Et pis, pourquoi pas profiter d’elle aussi. Peut-être que c’était parce que j’avais encore de l’alcool dans le sang que je pensais ça ou que je voulais me venger. N’empêche qu’elle m’a bien eu. De toute ma vie, jamais j’ai connu quelqu’un d’aussi surprenant. Elle m’a dit que j’pouvais lui faire l’amour tant que j’voulais, tant que j’touchais plus à l’alcool. J’comprends pas pourquoi. J’étais un clochard, sale, bête, alcoolique et manchot. Ça avait aucun rapport qu’elle s’offre à moi comme ça. Du coup, même si mon corps voulait bien d’une femme, c’est l’alcool qui a crié plus fort.

Elle était sur son lit, nue. Moi, j’étais parti dévaliser ses armoires à la recherche d’alcool. Je sais pas trop. Peut-être que je cherchais ma main, comme si elle avait été mise dans un cruchon de formol. Alors que j’foutais encore plus le bordel, elle est allée directement là où elle laissait son fort. Elle a pris trois verres. J’étais plus absorbé par l’alcool que ses seins, pour vous dire où j’en étais. Et c’est là qu’elle m’a changé. Anne m’a regardé droit dans les yeux, et je sais pas si c’est sa voix ou quelque chose d’autre, mais j’ai lâché du regard les trois verres et elle m’a dit, comme ça : « Le premier verre est aussi amer que la vie; Le deuxième verre est aussi doux que l’amour; Le troisième verre est aussi apaisant que la mort. »

Rien de plus. Et je suis tombé à genoux sur le prélart de sa cuisine, braillant comme un enfant. J’avais les mains dans la face. Enfin, c’était plus la réalité que quoi que ce soit d’autre. Anne, je sais pas trop, mais elle m’a pris dans ses bras, flambant nue, et m’a laissé pleurer dessus. Je me suis réveillé au matin la tête sur sa cuisse chaude. J’ai pleuré encore. Pas que j’étais triste, juste que j’étais désemparé. De savoir qu’elle était restée là pour moi, toute la nuit, toute nue sur le plancher froid, comme pour me dire, ou me montrer – je sais pas – qu’elle comprenait et partageait ma chienne de vie.

Elle m’a jamais demandé quoi que ce soit en retour. Sauf que, pour la remercier, j’ai arrêté de boire et je suis allé travailler au casse-croûte. On s’est revus plusieurs fois, mais moi, au final, j’ai jamais couché avec. J’aurais pas été capable.

***

Moi, madame Anne m’a sauvé aussi. Quand j’étais en première année, on me tapait dessus parce que je suis petit. Elle avait vu ça et elle a tout arrangé. D’habitude, personne voit ça quand les enfants se font taper à l’école. Les adultes disent qu’on s’amuse, que c’est toujours comme ça ou qu’il faut se défendre. Ma mère non plus le voyait pas. C’est une junkie de toute manière et les junkies ça pense qu’à leur drogue. Je voulais que madame Anne soit ma mère, mais c’est pas comme ça que ça marche qu’elle disait.

Quand j’allais chez madame Anne, elle m’aidait à faire mes devoirs. Ma maman elle voulait pas m’aider parce qu’elle disait que je comprenais rien. Mais c’était pas ma faute parce qu’à l’école, je pensais qu’à après l’école et tous les problèmes. Comme ça, ça faisait que j’écoutais pas les professeurs et les professeurs disaient que j’écoutais pas. Mais c’était eux qui voyaient pas que je me faisais taper dessus, et en plus, ils m’écoutaient pas quand je leur disais non plus.

Madame Anne elle m’écoutait toujours. Des fois c’est moi qui l’écoutais, mais juste quand j’avais plus rien à dire. Des fois aussi elle disait des trucs sans parler et je comprenais pas pourquoi elle faisait ça. Elle m’a dit : « on n’enseigne pas ce qu’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est. » J’ai pas tout de suite compris ce que madame Anne voulait dire, alors, je lui ai demandé de m’expliquer et elle l’a fait parce que madame Anne m’écoutait elle. Ça voulait dire qu’il suffit d’être soi-même du mieux qu’on peut parce que c’est juste ça qu’on peut laisser aux autres.

C’est pour ça que je voulais que madame Anne soit ma mère. C’est parce qu’avec elle je sentais que je pouvais devenir grand et que tout le reste importait moins. Mais c’est pas comme ça que ça marche qu’elle disait. Je voulais quand même qu’elle soit ma mère mais sans lui dire parce que je savais ce qu’elle me répondrait.

Ça me fait vraiment beaucoup de peine que madame Anne soit morte et je voulais pas qu’elle soit morte. Mais elle aurait dit que c’est pas comme ça que ça marche.

***

Si nous sommes tous réunis ici ce soir, c’est pour honorer la mémoire d’Anne.

Pour elle, il n’y avait pas d’âges, de races ou de genres. Il n’y avait que des Hommes. Elle prouvait qu’au-delà des différences se cachait la ressemblance. Que la provenance importait peu tandis que l’existence n’avait de sens que si on lui en donnait un. Elle savait qu’il n’y avait ni de faute ni d’erreur, tout comme elle savait que sa vie ne tenait qu’à un fil. Jamais il ne nous sera possible d’oublier cette femme au cœur si grand, qui faisait fi de nos maladresses ou problèmes. Elle disait : « le passé n’est qu’un essai; il ne tient qu’à nous de le retoucher pour le rendre admissible. Les souvenirs ne décèdent que lorsqu’ils n’ont plus d’avenir. »

Et par-dessus tout, elle s’amusait à nous rappeler qu’elle n’était qu’une vulgaire chauffeuse d’autobus.

 

TEXTE 2

Le verre

Par Christine Turgeon

Pour l’anniversaire de mes huit ans, mes parents se sont offert un cadeau : ils ont ouvert un bottin, mis le doigt sur Achille; puis ils ont fixé un rendez-vous pour la première heure de ma nouvelle année, laissant à Achille tout le loisir de se creuser les méninges sur ma différence. Depuis neuf ans déjà, je le rencontre chaque semaine. Faute d’y parvenir réellement, il demeure l’unique être sur Terre à tenter de saisir qui je suis. Le seul, sans doute, à en être réellement capable. Lors de notre première rencontre, le premier jour de ma neuvième année, il m’a ouvert sa porte, le sourire curieux, l’œil pétillant. Je suis entrée dans le grand bureau lumineux, ai jeté foulard et manteau sur un crochet que j’ai imaginé être en cristal, retiré mes bottes, pour ensuite explorer les lieux sous l’œil amusé du monsieur trop beau. La pièce m’a semblé immense. Les deux grandes fenêtres, sans rideaux, qui se rejoignaient à l’angle des murs, tout au fond, donnaient l’illusion que la pièce était sans frontière, ouverte sur l’extérieur. Des livres, des dizaines, des centaines de livres, semblaient léviter le long du mur de gauche, avant de rejoindre la fenêtre. Ce n’est que lorsque j’ai tendu la main pour en saisir un que j’ai compris qu’ils ne flottaient pas : une indicible bibliothèque en verre leur servait de rempart. Au centre de la pièce, une grande table, elle aussi en verre, entourée de cinq fauteuils rembourrés, blancs. Au dessus, descendant du plafond grâce à un câble transparent, un lustre discret ajoutait de l’éclat à ce lieu déjà tout en lumière. J’ai su que j’étais chez moi. Je me suis tournée vers l’homme, l’ai gratifié d’un sourire de propriétaire. «Alors, a-t-il commencé, qui es-tu, Alice?»

Quatre cent soixante-huit. C’est le nombre d’heures passées à discuter avec Achille, ses yeux dans mes yeux, alors que mon regard, lui, se perd souvent bien au-delà. Aujourd’hui, j’ai dix-sept ans, et les trente-cinq années d’Achille demeurent perplexes devant ce qui lui semble à la fois obstination, fuite, problème de perception, enthousiasme mal contenu. Il ne trouve pas les mots – il devrait les inventer, comme moi.

Parce que je ne l’accepte pas toujours, il dit que je ne suis pas faite pour la réalité. Peut-être. Pour moi, c’est d’une évidence… pourquoi s’embarrasser de la réalité lorsqu’elle est fade? Présent, passé, avenir sont des notions temporelles aussi abstraites qu’inutiles. Il ne sert à rien de s’y attarder : le passé n’est qu’un essai; il ne tient qu’à nous de le retoucher pour le rendre admissible. Les souvenirs ne décèdent que lorsqu’ils n’ont plus d’avenir. Quoi de plus naturel, donc, que de refaire le présent afin de modifier le passé; de remplacer les souvenirs médiocres par de mieux étoffés, de les repenser, de les redessiner, de les réinventer… Voilà justement ce qui contrarie Achille : mes souvenirs ne sont pas tous réels; ils appartiennent tantôt à la littérature, tantôt à d’autres qu’à moi, tantôt à mon imaginaire. Et alors? Dans la vie, où passons-nous le plus clair de notre temps? Dans notre tête. C’est là tout le problème d’Achille : il passe trop de temps dans ma tête, pas assez dans la sienne.

«Qui es-tu, Alice?» Voici la question avec laquelle Achille m’accueille toujours le jour de mon anniversaire, depuis neuf ans. Il dit que ces rencontres cesseront le jour où j’aurai la réponse. «Tu n’as pas besoin de savoir qui je suis, Achille. Tu le vois très bien. Des mots n’y changeraient rien. Je suis, c’est tout.

– C’est trop simple, comme réponse.

– Je suis un esprit libre. J’ai les pieds dans les nuages, la tête dans dix mondes à la fois, le cœur dans ton bureau, le cerveau dans le formol… Qu’est-ce que tu attends, comme réponse, Achille !

– Celle qui saura me satisfaire. Celle qui me permettra d’enfin comprendre ce qui m’échappe encore aujourd’hui.»

Depuis que j’ai huit ans, Achille me demande d’écrire les souvenirs que je réinvente. Chaque année, la veille de mon anniversaire, il les fait relier et en place le recueil sur le rayon transparent qu’il a fait ajouter pour moi, sur l’autre mur. Je note que le neuvième vient de rejoindre les autres.

«Tu veux faire de moi une écrivaine?

– Oh non, je ne saurais faire cela, me rétorque Achille en souriant. Tu ne fais toujours que ce que tu désires. Tu t’es toujours construite toi-même. Tu es, c’est tout, tu l’as dit tout à l’heure. Dans ce cas, je vois mal quiconque faire de toi quelque chose que tu n’es pas déjà, au fond de toi.»

Considérant le sujet clos, il me ramène vers le centre de la pièce. Sur la table transparente, trois verres semblent comme suspendus. À l’intérieur de chacun, un écrin, rond comme un œuf, blanc comme le lait. Je tends le bras pour m’en emparer, mais Achille m’arrête.

«Si tu veux savoir ce qu’ils contiennent, tu devras m’apprendre, déclare-t-il.

– T’apprendre quoi? Je te dis toujours tout que je sais, tout ce que j’invente, tout ce en quoi je crois, rétorqué-je avec un début d’impatience. Je te l’écris, même! ajouté-je en pointant les volumes lévitant sur mon rayon.

– On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est, Alice. Le jour de tes dix-huit ans, tu me diras qui tu es.

– …

– Tu sauras alors ce que contient le premier verre.

– Dans un an.

– Oui, dans un an, conclut-il, ses yeux rivés aux miens, son sourire, dévastateur – parfois, je hais les psys.

– Peux-tu au moins me dire ce qu’ils sont censés représenter?

– Certainement, me répond-il d’un air entendu : Le premier est aussi amer que la vie; Le deuxième est aussi doux que l’amour; Le troisième est aussi apaisant que la mort.»

***

Je déteste les énigmes. Parfois.

Le premier est aussi amer que la vie… J’ignore en quoi la vie est amère. Je ne souhaite pas réellement le savoir, d’ailleurs. Pourquoi, alors, est-ce que je tiens tant à deviner ce que contient ce verre?

J’écris. J’écris des solutions. Chaque semaine, j’apporte à Achille une nouvelle version de mes hypothèses. Il les lit avec attention. On en discute. Puis il les range l’une à la suite de l’autre.

***

«Achille, pourquoi un bureau tout en verre?

– À cinq ans, je me suis caché dans la valise d’une voiture, pour jouer. Mes amis ne m’ont pas trouvé. Au bout d’une heure, ils ont abandonné, optant pour un nouveau jeu. J’ai passé des heures enfermé, dans la chaleur, dans le noir, jusqu’à ce que le propriétaire de la voiture sorte pour une promenade et entende mes cris. À partir de ce jour, j’ai craint les espaces trop exigus. Une nuit, alors que j’avais ton âge, j’ai fait le rêve qui a changé mon regard sur mes peurs : Un monde entier fait en verre. Tout serait plus léger, alors. Même les paroles, et les horreurs, et même mourir. Une vie transparente. Et puis mourir avec les yeux qui peuvent regarder loin, et inspecter l’infini. Comme toi, j’ai choisi de créer mon propre monde. Un jour cependant il faut en sortir.»

***

Dix-huit ans. 520 heures à regarder Achille dans le blanc des yeux. Après cinquante et une tentatives, j’ai renoncé à solutionner l’énigme. Il est temps pour moi de répondre à la question de mes anniversaires. Une fois pour toutes. Je tiens dans une main un feuillet. Ce matin, j’y ai d’abord inscrit trois mots. Puis un court paragraphe. Dans un souffle. En une minute, j’avais écrit ce que j’ai mis dix ans à comprendre.

Les épaules droites, la tête haute – étrangement loin des nuages – je grimpe les escaliers menant au bureau d’Achille. Je frappe avec la très nette impression que j’entrerai chez moi pour la dernière fois. Quelque chose me suggère pourtant que ce n’est qu’un commencement. Achille m’ouvre. Je vois dans ses yeux qu’il perçoit le changement; il a pour la première fois un regard indéchiffrable, léger et grave à la fois. Il s’efface devant moi. Je le rejoins au centre de la pièce. Sur la table, les trois verres.

«Alors, Alice, qui es-tu?

– Je suis… commencé-je, une moue un rien provocatrice aux lèvres. Tout. Je suis tout.»

Le regard d’Achille s’éclaire d’un coup. Il me sourit, très franchement. Son air insondable a entièrement disparu. «Merci», me répond-il. Il tire un fauteuil d’un geste léger, m’invite à m’asseoir devant lui : «Le premier verre t’appartient, maintenant.» Je m’en empare, soudain beaucoup moins pressée. Le geste m’apparaissant tout naturel, je coince le petit écrin blanc et rond entre mon pouce et mon index et l’extirpe de sa prison de verre. Je l’ouvre. Il est… vide ! Ma déception surprise fait sourire Achille.

«Oui, il est vide. Il représente un vide sur lequel on construit, la réalité. Et les déceptions qu’elle engendre. Le premier est aussi amer que la vie. Les déceptions sont amères, Alice. Mais quand on sait qui l’on est, on est à même de les accepter.» Il lève le bras en direction de mon rayon : un dixième volume s’est joint aux autres. «Il n’y aura pas de onzième livre, Alice.

– Non, il n’y en aura pas. Seulement ce feuillet à joindre aux autres.» Je lui tends le papier, plié en deux. Il l’ouvre, le lit :

«Je suis tout.

Je suis tout, Achille. Je suis, simplement. Je suis ce que je suis. Ce que je veux être. Ce que je décide. Ce que je désire. Tout. Présent, passé, futur confondus. Réalité ou fiction. Je suis tout. Tout ce que tu désires. Je suis moi.»

Lentement, Achille replie le feuillet, se lève, retire le dixième volume du rayon, l’ouvre à la dernière page, y glisse la feuille. Puis il le referme, le redépose sur l’étagère de verre. Il se retourne vers moi. Me tendant la main il me dit : «Viens, il est temps qu’on quitte ce bureau. Pour le deuxième verre.»